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Franc-Maçonnerie
ou voyage au centre de lêtre Michel
Warnery
Visita Interiora
Terræ, Rectificando Invenies Occultum Lapidem. Demblée,
le décor est placé. Mais comment le postulant comprendrait-il,
lorsquil regarde, étonné, lacronyme V.I.T.R.I.O.L.
inscrit au mur obscur du cabinet de réflexion, que la démarche
entreprise est alchimique, en quelque sorte une tentative de transmutatio
individuelle accomplie au sein dune collectivité dindividus
poursuivant chacun pour eux-mêmes - collectivement - le même
but par des voies différentes ? Comment comprendrait-il quil
est, solitaire, aux prises avec luvre au noir, premier acte
dune individuation qui le conduira, sil le souhaite, à
lathanor - uvre au rouge - où il retrouvera la Parole
perdue ? Impossible. Tous ceux dentre
nous qui avons enquêté des profanes navons pu que très
rarement percevoir, dans lexpression maladroite de leurs motifs,
une quelconque intuition du sens de leur quête. Ils ne sont capables
que dexprimer des banalités ; laffirmation confuse
dune croyance en Dieu, certes, mais sans trop savoir expliquer le
pourquoi et le comment, rejoignant en cela à leur insu les propos
de C.G. Jung :
à moins que quelquun nen
vienne à lidée bizarre de prétendre savoir
avec précision ce quest Dieu" ; (1) une idée
vague de la fraternité, mais aussi, souvent, le sentiment dune
frustration religieuse. Peut-être celle de ne pas avoir perçu
au sein de leur Église baptismale les discours qui sortiraient
du formalisme et de la superficialité, incapables de susciter au
sein de la communauté ecclésiale une participation active
de leur âme (psyché). Car cest bien de cela quil
sagit. Le dogme et la doctrine
au sein des Églises ne doivent pas être considérés
uniquement éléments de frustrations des libertés
individuelles, mais aussi, reconnaissons-le, comme une nécessaire
rampe sur laquelle sappuie la majorité des fidèles,
une structure collective destinée à ceux qui, sans quoi,
trébucheraient (le dogme de la Trinité, par exemple, ne
peut être raisonnablement remis en cause, au risque de renier purement
et simplement le christianisme - encore conviendrait-il ici de remplacer
le mot dogme par le mot mythe qui correspondrait mieux à
notre vision maçonnique - cf. infra : Mythe & inconscient).
Les dogmes sont par
conséquent les socles sur lesquels sédifient les doctrines,
épines dorsales des Églises. En revanche, le danger réside
en une projection intégriste et exclusive dune pratique religieuse
dévoyée, en une attitude dogmatique radicale qui soustrairait
à lâme ses valeurs, car lindividu - entendons
par individu le profane qui un jour de sa vie vient frapper à la
porte de nos temples - souhaiterait inconsciemment pouvoir participer
à son expérience spirituelle au sein de son Église,
qui nest devenue le plus souvent hélas, selon la formulation
de Kierkegaard, quune institution de prêtres-fonctionnaires
qui y font carrière, réduisant les Écritures à
un prétexte à de belles envolées rhétoriques
devant un public assoupi, une sorte de compagnie dassurance pour
lau-delà ; le postulant souhaite en effet participer
à la nourriture de son âme et, à cet égard,
met son espérance dans la Franc-Maçonnerie, cette fraternité
dhommes dont il ne connaît rien, évidemment. Rappelons ici la
doctrine de Maître Eckhart qui met en exergue le thème de
larchétype (nous y reviendrons) en ceci que lâme
se rattache à lessence divine par son point le plus intime,
où est situé son archétype éternel, désigné
par le dominicain comme point central de lâme, la lumière
ou étincelle. Dès lors, notre postulant potentiel,
responsable de la construction de son propre temple intérieur,
est de facto un cherchant - il cherche la lumière
-, prêt à une quête de son archétype,
prêt à remplir le vide de son âme et mettre tout
Dieu dedans et non tout Dieu dehors. Cette vision repose
essentiellement sur le concept de la régularité. Or, nous
connaissons tous limportance du Volume de la Loi Sacrée (VDLS),
lune des trois lumières de la Franc-Maçonnerie, témoignage
écrit de la Tradition sans distinction dappartenance religieuse.
La franc-maçonnerie étant dessence occidentale, il
se trouve ainsi que ce Volume soit la Bible. Il pourrait en être
autrement sans que la régularité en soit altérée
(le Coran par exemple). Rappelons brièvement ce quest la
régularité : Le premier point de la régularité
est la croyance au Grand Architecte de lUnivers et en Sa volonté
révélée (
) La révélation ainsi
perçue nappartient pas spécifiquement à une
religion déterminée (
) Le pasteur Anderson la
parfaitement formulé dans ses Constitutions en désignant
le franc-maçon comme noachite (2) Cette formulation
peut paraître réductrice. En effet, la révélation
est essentiellement un concept issu de larbre abrahamique et ne
concerne en fait que le judaïsme, le christianisme et lislam,
toutes trois religions révélées incluant la transcendance
(Moïse, le Christ, Muhammad), elle impliquerait de ce fait davantage
un aspect théiste que déiste. Il est clair que la notion
spirituelle de GADLU nest pas la même dans les trois religions
des Livres (ancien et nouveau Testament, et Coran) que dans les Upanishads
ou tout autre expression livresque de doctrines orientales quil
ne convient pas danalyser dans le cadre de cette étude. Disons
par exemple quil y a fort à parier que si lAngleterre
nétait pas allé coloniser lInde pendant un siècle,
la Franc-Maçonnerie ny existerait pas. Névrose,
motivations psychologiques du postulant et individuation Nous pensons que
le désir inconscient dune quête spirituelle à
lorigine dune volonté dadhésion à
une organisation initiatique comme la Franc-Maçonnerie est de lordre
de la névrose consciente. Entendons-nous bien. Il convient
ici de se garder de toute ratiocination hasardeuse, de modérer
nos propos et dobserver prudemment les caractères apparents
de la névrose - même légère -, autrement dit
ne pas se limiter à une définition lapidaire de cette forme
de psychopathie. Sous forme de boutade, nous pourrions dire que le Maçon
est un névrosé qui ne signore pas, alors
que la plupart des individus, femmes ou hommes, que nous rencontrons sont
des névrosés qui signorent. Rares en effet
sont les êtres qui peuvent prétendre à un parfait
équilibre psychique. La névrose
est un état obsessionnel inconscient. Les divers états névrotiques
- même légers répétons-le - présentent
des caractères et des troubles communs se traduisant par des malaises
psychiques et sociaux, des manques de maturité affective (réactions
inconscientes aux situations professionnelles, familiales, etc.), névroses
dangoisse ou autres dues à des facteurs endogènes
psychiques (éducation, conditions de vie, circonstances extérieures,
etc.). Ils se traduisent par un besoin de rechercher une sorte de refuge
où réfléchir et agir tels que C.G. Jung les définit
lorsquil aborde la question des sociétés secrètes
: Ces identités collectives, (
) des béquilles
pour les paralytiques (
) mais tout autant (
) un but glorieux
et ardemment escompté pour ceux qui ont erré et qui sont
déçus
(3). On doit se garder
ici dassimiler les termes de sociétés secrètes
et de Franc-Maçonnerie, les unes nayant évidemment
rien à voir avec lautre, sinon quelles réunissent
des groupes dhommes menant une quête commune. Reconnaissons
ici que nos ateliers sont des cellules où chacun dentre nous
se ressource, se reconstruit, exerce pour soi-même ce processus
dindividuation par lequel un être est supposé devenir
un individu psychologique, cest-à-dire une unité
autonome, une totalité ; cest une voie qui nous invite à
devenir un être réellement individuel ; un retour à
notre unicité la plus intime. Lindividuation
nexclut pas lUnivers, elle linclut (Dieu tout
dedans selon Maître Eckhart) (4). Lindividuation,
considérée comme désir dun approfondissement
de la connaissance de soi, est une entreprise individuelle, difficile,
longue. Ce désir métaphysique est intrinsèquement
lié à une réaction contre la déviation épistémologique
de notre monde en devenir, orienté vers le matérialisme,
succube de lâme, créateur dangoisse. Lère
gothique, transcendantale, celle où lâme était
incluse dans la matière, lesprit dans la pierre des cathédrales,
était une symbiose entre la substantialité de lesprit
et celui de la science. Le postulant est un nostalgique de cette époque
révolue, cherchant la voie dun retour vers lesprit.
Nous sommes en présence dune dualité Matière-Esprit.
Rappelons à
cet égard le symbolisme des diverses positions successives du compas
et de léquerre sur lautel des serments. Léquerre,
symbole de la matière, est placée au-dessus du compas, symbole
de lesprit, au premier degré ; les deux lumières maçonniques
sentrecroisent au deuxième degré, évocation
dun début de modification dans lordre des valeurs,
ébauche dun retour de la suprématie de lesprit
sur la matière, réalisée au troisième degré. La névrose
est directement liée à langoisse. Langoissé
cherche désespérément ses repères, il cherche
à donner à sa vie le sens qui lui manque. Combien de fois
navons-nous pas entendu : Jai réussi ma vie professionnelle,
mais le reste est une faillite
? Lhomme souffre souvent
de déséquilibres psychiques dans lesquels il senferme,
faute de pouvoir trouver une porte de sortie vers un plan supérieur
qui lui ouvrirait lesprit, où il pourrait se développer
en une personnalité plus vaste. Kierkegaard parle de langoisse
comme grand privilège de lhomme face à
son pouvoir manifesté par le phénomène de la transgression
et exprimé dans le mythe dAdam, dont linnocence se
trouve face à limmense possibilité de ce pouvoir ;
langoisse est provoquée par linterdiction et par la
menace du châtiment ; elle devient alors le vertige de la liberté,
une liberté prisonnière du désespoir. Et le Danois
dimaginer cette formule descriptive de létat du moi
lorsque le désespoir en est entièrement extirpé :
en sorientant vers lui-même, le moi plonge, en voulant
être lui-même, à travers sa propre transparence, dans
la puissance qui la posé (5). Se crée alors
chez lindividu le désir dune psychologie de lâme,
volonté reposant sur le postulat dun esprit autonome.
Cette démarche et sa réalisation représentent un
effort individuel persévérant. Imago Dei et archétype Comme nous venons
de le voir plus haut, avec Maître Eckhart nous retrouvons lImago
Dei (image de Dieu), produit de linconscient, laquelle, dun
point de vue psychologique, doit être comprise comme symbole du
Soi, de la totalité psychique. Nos travaux sont ouverts à
la Gloire du Grand Architecte de lUnivers, le Volume de la Sainte
Loi symbolisant Sa présence dans lespace sacré, constitué
dans nos ateliers entre louverture et la fermeture des travaux.
Jung, toujours, sexprime de façon claire sur ce sujet : Ce
nest quau moyen de la psyché que nous pouvons constater
que la divinité agit sur nous ; nous sommes cependant incapables
de distinguer si ces efficacités proviennent de Dieu ou de linconscient,
cest-à-dire que nous ne pouvons trancher la question de savoir
si la divinité et linconscient constituent deux grandeurs
différentes. Tous deux sont des concepts limites pour des contenus
transcendantaux. Mais on peut constater empiriquement quil existe
dans linconscient un archétype de la totalité (
)
une tendance indépendante du vouloir conscient qui vise à
mettre dautres archétypes en rapport avec ce centre.
On comprend ici le rapport étroit entre la présence de la
divinité dans la loge, symbolisée par le Livre, et lintime
perception du surconscient (6) du sentiment de lindividu devant
Mystère de Dieu. Mystique et Initiation Nous devons différencier
ici la mystique de linitiation, sans pour autant rejeter lune
par rapport à lautre, - comme le fait à tort, à
notre avis, Umberto Eco dans son monumental pavé : Le Pendule
de Foucault (7) où transparaissent à lévidence
les pensées de Julius Évola -, mystique et initiation qui,
chacune, à sa manière, tendent à une perception du
divin, donc du surconscient.La mystique est une coruscation illuminée,
fugitive; linitiation une quête longue et persévérante,
mais le but de la totalité psychique - est le même. Notons
au passage que le mystique païen na rien à envier au
mystique chrétien, la mystique étant dordre supra-humain,
à ceci près toutefois que les références du
mystique sont liées aux racines religieuses et environnementales
du sujet et à linfluence de celles-ci sur son surconscient. Mythe et inconscient Il convient en effet
de réfléchir sur le rôle du mythe dans linconscient.
Expression métaphorique connue des temps les plus reculé,
le mythe est une sorte de psychodrame dont les acteurs représentent
les différents aspects inconnus de nous-mêmes. Il nous invite
tout au long du déroulement de laction à une prise
de conscience progressive. Le mythe nest pas une fin en soi, mais
un fil conducteur vers notre inconscient, la suggestion dune méditation
sur nous-mêmes sous la forme dune voie, dune structure
didées qui proposerait une adaptation non plus à lambiance,
mais au sens de la vie ; une évasion vers la sortie dune
déréliction psychique, créatrice dangoisse,
et qui nous envahit. La pluralité
des rituels a évidemment pour objet dadapter chaque idiosyncrasie
au système maçonnique dans son ensemble, mais le
sens du mythe reste le même. Le postulat - nous lavons vu
plus haut - consiste à admettre que lindividu est a priori
dans les ténèbres psychologiques (mythe de la chute - Ge.
III 1/24)). Toute évolution ultérieure à cette situation
ne peut que le conduire hors de celle-ci. Adam symbolise lintellect,
cest-à-dire la capacité propre à lhomme
dagir sur le monde extérieur, de ladapter à
ses besoins, différent en cela de lesprit, capacité
de sorienter essentiellement dans le monde intérieur et face
au sens de la vie. Le mythe de la chute symbolise la prise de pouvoir
de la matière sur lesprit :
Considérant
la totalité de son fonctionnement psychique, lhomme est à
la fois faible et fort. Il sera plus fort que faible dans la mesure où
son élan évolutif le portera à devenir pleinement
conscient de lui-même, à comprendre tant les intentions de
la surconscience éthique que les intentions pathogènes du
subconscient. Mythe dHiram
et Prologue Lensemble des
structures initiatiques de la franc-maçonnerie, à lexemple
des mystères de lAntiquité, ont pour but
de raviver lémotion devant le Mystère de lharmonie
universelle, à laquelle lhomme, pour son bien essentiel,
doit sincorporer par auto-harmonisation (on sinitie
soi-même), doù sen suit le sentiment déthique
immanente. Il faut se garder ici de toute conceptualisation logique
de la nature de Dieu, comprendre que le Grand Architecte de lUnivers
(Dieu) doit être pris comme symbole innommable du Mystère
absolu, non pas considéré comme Entité, Substance
ou Personne, mais comme abstraction, comme vacuum. La tradition
judaïque nous enseigne que le Nom de Dieu (Y-H-W-H) ne
doit jamais être prononcé, sous peine dune personnification
qui, lanthropomorphisant, lui retirerait sa signification dharmonie
infinie du silence (abomination salomonienne : tu ne prononceras
pas le Nom de Dieu en vain). Limage même de Dieu
se trouve incluse dans lhomme (Dieu tout dedans). Seul
existe le mystère immanent de lexistence : lorganisation
harmonieuse de lunivers et lémotion humaine devant
cet aspect mystérieux auquel participe tout ce qui existe vraiment,
être et chose (9). Dieu est le reflet de la non-existence
absolue. Dans cet esprit,
revoyons le mythe dHiram. Cest une fable qui met en scène
une situation psychodramatique en relation avec le Prologue lu dans sa
version mythique. Paul Diel en effet nous éclaire à cet
égard : selon lui, il conviendrait de se livrer à une lecture
du Prologue différente de celle proposée dans la Bible,
laquelle - toujours selon lui - conduit le lecteur à une interprétation
dogmatique du texte. Diel propose une interpolation de lordre des
phrases qui lui restitue son sens mythique par déplacement du verset
6 après le verset 18. Nous faisons figurer en annexe les deux textes
biblique et mythique parallèlement lun à
lautre. Il nous a paru intéressant de soumettre la comparaison
des deux lectures du Prologue qui met en valeur son sens mythique - maçonnique
- uniformément recevable par tous, sans distinction confessionnelle;
elle permet en plus au non-chrétien de prendre conscience de la
dimension spirituelle de ce texte biblique (et maçonnique) fondamental
: Grille_evangile.html. Ainsi :
Au début de
la "légende", nous sommes avant la "chute"
; lordre, lharmonie et la sérénité règnent
sur le chantier (hiérarchie pyramidale, division des ouvriers par
classe; lexistence du monde est inséparable de son organisation).
Dans le Prologue, le Verbe et la lumière illuminent le cosmos (surconscient).
Après lassassinat dHiram, nous sommes plongés
dans les ténèbres ; Adam a déjà croqué
le fruit de larbre de la connaissance du bien et du mal ; Lucifer
apparaît en filigrane, la Genèse sous-entend lavènement
de la souffrance pathologique qui apparaît avec lêtre
conscient (conscience du crime, de la transgression). "Le Verbe
(Dieu) symbolise lacte créateur, organisateur; au niveau
humain, lorganisateur du fonctionnement psychique (
) de sa
réalité psychologique (10).
Mais lesprit
dHiram, mort assassiné, perdure dans les ténèbres
; il cesse dêtre instinctif pour devenir directif (celui qui
dirige) et surconscient. On assiste à un refoulement de lappel
de lesprit. La "lumière qui brille dans les ténèbres"
est la vérité éternelle qui ne parvient plus à
simposer, car le subconscient, le refoulement, sopposent à
lémergence et à linfluence du surconscient.
Le roi Salomon nest
pas ici le personnage historique, contestable, de lancien testament,
mais un symbole du Bien, personnage mythologique supra-humain, dont il
est lexécuteur.
Qui envoya Hiram
à Salomon ? : Dieu (le Verbe). Nous retrouvons ici un sens caché
commun à toutes les mythologies où le Créateur
(Dieu) et le Juge (Salomon) unis en un seul symbole - le Verbe
- signifiant le mystère de lexistence. Le temple devient
alors le centre (la chambre du milieu), le lieu du surconscient (lencens
des hommes). Voyons ici une annonciation
de lesprit prophétique davantage conforme à une lecture
mythique du texte qui nous dit : "Soyez les prophètes de votre
propre vie !" En effet, Hiram mort, nous sommes conviés à
lachèvement psychique de la construction du temple, de notre
Soi, de notre archétype, à une rencontre avec le Mystère.
Nous sommes conviés à nous prendre en main. Souvenons-nous
ici des mots de Jung : "Auparavant, les choses marrivaient;
maintenant cest moi qui veut" (11). ou bien encore : "Tandis
que celui qui nie savance vers le néant, celui qui obéit
à larchétype suit les traces de la vie jusquà
la mort. Certes, lun et lautre sont dans lincertitude,
mais lun va à la rencontre de son instinct tandis que lautre
marche avec lui" (12).
Les trois compagnons
haineux : ignorance, fanatisme et ambition, représentent
les pulsions inconscientes, incontrôlées. Lassassinat
dHiram est une transgression involutive, forme négative des
intentions du psychisme ; cest le fruit défendu du jardin
dEden, le feu de Prométhée. À la fin de
la légende dHiram, après que le récipiendaire
a été relevé par les cinq points parfaits de la maîtrise,
le V
M
annonce joyeusement le retour de la lumière:
La voie de lharmonie
intérieure est désormais tracée. Le déroulement
même de la cérémonie revêt une signification
symbolique quil convient de ne pas ignorer : La loge est désorientée;
elle est tendue de noir; un épais rideau noir isole le Debir
de lEhal; le Delta à lorient reste allumé,
mais nest plus visible, lÉtoile Flamboyante à
loccident est faiblement éclairée; lemplacement
des trois colonnettes a changé; le V\M\ noccupe plus la chaire
du roi Salomon mais est installé à une table au pied des
marches de lorient. Cette disposition correspond à limage
du chaos psychique dans lequel se trouve celui qui recevra la lumière
quelque temps plus tard. Nous remarquons ici
quun même personnage peut recouvrir deux significations antithétiques.
Le "rôle joué par le V
M
se situe à
deux niveaux : a) la présidence de latelier (Salomon dans
sa chaire); b) un des trois assassins dHiram, en fait celui qui
achève larchitecte. Nous nous apercevons
enfin que les lectures analogiques du Prologue, dans son sens symbolique,
et celle du mythe dHiram, présentent des correspondances
flagrantes. Certes, aucun miracle ne saccomplira sans la volonté
auquel lâge du grade (sept ans et plus
) donne sa valeur
et sa portée. Une nouvelle lumière éclaire linconscient. Siècle
des Lumières et Franc-Maçonnerie. Or, le symbolisme,
tel quil doit être compris dans la démarche mythique
de la Franc-Maçonnerie, place justement lhomme devant le
Mystère. En fait, le paradoxe nest quapparent. Isaac
Newton, membre de la Royal Society, elle-même indirectement liée
à la Franc-Maçonnerie (souvenons-nous de B. Franklin, à
la fois membre de cette institution et Maçon), auteur des Principes
mathématiques de la philosophie naturelle, introduit
le concept de Démiurge, lHorloger,
expliquant le fonctionnement de lHorloge-Monde à partir des
lois immanentes et non pas transcendantes de lunivers, monde fabriqué
une fois pour toutes et sans intervention ultérieure. Ce qui est
précisément le Mystère. Il serait niais et
stérile de réfuter en bloc lhéritage des Lumières.
Mais force est de reconnaître que les doctrines philosophiques qui
en découlèrent (positivisme, structuralisme, physicalisme,
etc.) se sont évertuées à démontrer vainement
lindémontrable. La Franc-Maçonnerie,
pourquoi ? Le développement
de notre thèse nous invite à réfléchir au
bien-fondé dune démarche correctement comprise et
pratiquée au sein de notre organisation. Quelle que soit lépoque,
toute société a creusé sa tombe pour sy coucher
une fois morte. Une éternelle palingénésie fait renaître
le Phnix de ses cendres jusquà ce que, à nouveau,
il seffondre et implose. Sir Thomas More écrivait déjà
au 16° siècle dans son Utopie : Que faites-vous donc,
je vous le demande, que de fabriquer vous-mêmes les voleurs que
vous pendez ensuite ? Nous nous fabriquons voleurs pour nous
pendre ensuite, comble de labsurde. Bateaux ivres sur locéan
de la vie, nous ne sommes souvent plus capables de trouver le bon cap.
Notre frère Jean Servier dans son Histoire de lUtopie
(13) soulignait avec justesse : "À quoi bon bâtir,
philosopher, rêver, prier si lhomme nest pas le but
suprême de toute démarche et son bonheur sur terre mal assuré".
La question se pose alors de savoir en quoi consiste le bonheur de lhomme.
La prédominance de la matérialité de notre siècle
oblitère le vrai sens de la vie sans tenir compte de linter-influence
constante entre les deux phénomènes existants : esprit et
matière, et conduisant au renversement du rapport survalorisant
la matière et rendant inutile lapprofondissement épistémologique
(ou Théorie de la Connaissance) instituant une croyance en une
Matière absolue, à la place dun Esprit absolu, fondant
ainsi de fausses bases à toute tentative dexplication. Et
cela reste lorigine même de la névrose dont nous parlions
au début de cet exposé. Dans toutes les traditions,
le carré a été le symbole de la matière, le
cercle, celui de lesprit. Dans notre tradition maçonnique,
le carré est léquerre, le compas, le cercle. Passer
de léquerre au compas pour être relevé
plus radieux que jamais est réaliser cette transmutation
de la matière à lesprit. La trinité maçonnique
prend alors toute sa valeur symbolique. La dualité Esprit/Matière
(Compas/Équerre) se fond dans le Verbe (V.D.L.S.) pour se reconstituer
en un seul et unique élément : Un le tout. Lhomme
debout (relevé) est symboliquement rétabli dans sa totalité
psychique. Vanité des
vanités, tout est vanité, dit lEcclésiaste
; le serpent du Jardin dEden la symbolise. Cette vanité aveugle
lhomme et lentraîne dans un cul-de-sac, sur un chemin
qui ne le mène nulle part. Afin que sa vie ne reste pas un "
grouillement dintentions obscures ", lêtre humain
doit accéder à la clairvoyance de lui-même, doit procéder
à un retour essentiel sur ce quil est : comprendre le sens
même du cogito ergo sum, ne pas se limiter à dire
: "je pense donc je suis" mais se penser lui-même, réaliser
que limportant nest pas de savoir quil est, mais
qui il est, et, détape en étape (les degrés
successifs de linitiation), de sélever de façon
évolutive jusquà lhomme, de construire lédifice
des valeurs (le Temple) aboutissant au niveau supérieur de lesprit
humain. Le faux jugement
porté inconsciemment sur soi-même conduit à une survalorisation
(ou sous valorisation) de soi et au chaos. La vérité surconsciente
occultée par la vanité illusoire, peut être découverte,
et la satisfaction intense de soi-même nest plus vanité,
mais devient sérénité, ordre (Ordo ab Chaos). Le
surgissement de la culpabilité au regard intérieur, à
lintrospection, est, elle aussi, créatrice dangoisse
; la découverte de son fantôme (de son ombre) peut devenir
traumatisante sur linstant, mais cest le prix de la plénitude. Il faut être
clair cependant. Lanalyse de laspect psychologique de la démarche
maçonnique, telle que nous avons tenté de la démontrer,
na jamais représenté en soi une forme de thérapie
particulière soignant les troubles mentaux, les déséquilibres
psychopathiques ou les dépressions profondes. Mais lespace
sacré, constitué pendant la durée des travaux, est
pour beaucoup une aire de repos, un espace clos où
se confinent ceux qui poursuivent une quête semblable, une forme
inconsciente de regresus ad uterum (de retour dans la matrice)
un but glorieux et ardemment escompté pour ceux qui ont erré
et qui sont déçus (c.f. supra). Gardons-nous bien cependant
dhypostasier lirrationnel comme beaucoup de dérives
nous y invitent ! Restons les pieds sur terre ! La loge devient alors
une vraie fraternité dhommes ayant "laissé leurs
métaux à la porte du temple" (lensemble de leurs
pulsions inconscientes, de leurs angoisses, de toute forme dinhibitions
psychologiques, aussi bien de toute apparence sociale falsifiée). À mi-chemin
entre le zénith et le nadir, dans une position équidistante
des quatre points cardinaux, devant les trois grandes Lumières
que sont le Volume de la Sainte Loi, le Compas et lÉquerre,
sous le regard muet de lil inséré dans le Triangle,
quinte partie de lÉtoile flamboyante, muni des outils symbolisés
devenus ceux des bâtisseurs dâmes, lhomme est
invité à réfléchir. Le Mystère
est devant soi, ad vitam eternam. Aucune équation ne démontrera
jamais lexistence de Dieu, ineffable sentiment au plus profond de
soi-même, vision fugitive de la pierre caché annoncée
dans le cabinet de réflexion. Sans relâche, sans relâche
: Visita Interiora Terræ, Rectificando Invenies Occultum Lapidem
! Notes 1)C.G. Jung, LHomme
à la découverte de son mee Ed. Albin Michel ; Paris
1987 p. 9 7) U.
Eco, Le Pendule de Foucault, Ed. Grasset, col. Livre de poche, 1990, p.
268. |
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